Au moment où les tensions ne cessent de monter dans la région et où les Libanais semblent plus divisés que jamais, l’armée libanaise se retrouve au cœur d’une polémique. Les critiques commencent à pleuvoir sur celle qui est appelée à jouer un rôle de premier plan dans le processus du monopole des armes et, en particulier, sur son commandement, accusé de manquer de fermeté dans l’exécution de cette mission.
Au fil des crises traversées par le Liban, l’armée était restée à l’abri des critiques, protégée par une sorte de ligne rouge en tant que symbole de l’État et de l’unité du pays. Mais elle est aujourd’hui au cœur d’une grande polémique. Il y a ainsi, d’un côté, ceux qui considèrent qu’elle ne fait rien pour exécuter la mission de désarmer le Hezbollah et, de l’autre, ceux qui sont convaincus qu’elle ne peut et ne doit pas faire plus que cela, tant que les Israéliens poursuivent leur occupation d’une partie du territoire et multiplient leurs attaques. Entre ces deux camps, il y a un troisième qui estime que, même si l’armée doit prendre le contrôle des armes, elle ne peut pas pour autant mettre en danger sa propre unité, car ce serait terrible pour tout le pays.
Toutefois, certaines figures politiques ripostent désormais en déclarant que le Liban ne peut pas rester à la merci de la crainte d’une division de l’armée. Même si certaines unités ou même brigades se rebellent, il en restera toujours suffisamment pour accomplir la mission, estime ce camp. Il y va de la dignité de l’État et de sa crédibilité face au reste du monde. C’est d’autant plus important actuellement que le soutien international et arabe accordé au Liban dépend de la réussite du chantier du monopole des armes.
L’armée est observée attentivement à l’international. Toutefois, aucune instance n’exprime ouvertement des réserves. Elles semblent laisser les parties internes libanaises s’exprimer à leur place. Les Forces libanaises et certains députés du changement précisent qu’elles ne font pas qu’exprimer leur propre point de vue, mais que celui-ci reflète aussi l’opinion d’un large courant international qui se dit déçu par l’attitude de la troupe et, surtout, par celle de son commandement.
Ces mêmes parties insinuent ainsi que les Américains sont très critiques à l’égard de l’armée et attendent d’elle qu’elle fasse preuve de plus de fermeté dans son attitude face au Hezbollah. Elles déclarent aussi que la loi sur la défense en vigueur au Liban est très claire sur le fait que l’armée libanaise doit exécuter les décisions du Conseil des ministres réuni. Or, celui-ci a pris des décisions les 5 et 7 août 2025, puis le 2 mars 2026, appelant au désarmement du Hezbollah et considérant ses activités militaires et sécuritaires comme illégales.
D’autres parties, en revanche, estiment que, même si les décisions du Conseil des ministres doivent être appliquées, une certaine marge de manœuvre est laissée à la troupe et, en particulier, à son commandement, pour étudier les modalités de leur application. C’est l’armée, qui connaît bien à la fois le terrain et ses propres moyens, qui définit donc le calendrier et la manière d’appliquer les décisions adoptées.
De plus, dans de nombreuses situations, les autorités politiques libanaises prennent des décisions de principe, qui ne doivent pas nécessairement être appliquées dans l’immédiat. Mais elles leur permettent de montrer leurs bonnes intentions aux parties internationales, tout en laissant à l’armée le soin de trouver des solutions pratiques à son propre rythme, alors qu’elle connaît les circonstances difficiles dans lesquelles évolue cette dernière. Les autorités politiques prennent donc en quelque sorte les décisions et elles laissent l’armée se débrouiller en sachant qu’elle ne pourra pas les appliquer rapidement. C’est ainsi que le camp, qui défend l’armée et son manque d’empressement à exécuter les décisions du Conseil des ministres, évalue la situation.
L’armée, elle, ne se prononce pas sur ce sujet, affirmant qu’elle ne veut pas intervenir dans ces débats. Pour elle, les autorités concernées connaissent bien la situation et sont conscientes des difficultés auxquelles l’armée doit faire face. Tout comme, d’ailleurs, les parties étrangères, en particulier Paris et Washington. De l’avis des défenseurs de l’armée, les critiques ne sont pas dans l’intérêt du Liban, ni dans celui des institutions étatiques. Le Liban a déjà fait l’expérience d’un éclatement de l’armée dans les années 80 et il a fallu beaucoup de temps pour parvenir à la reconstituer et pour qu’elle redevienne le symbole de l’État et de l’unité des Libanais. Dans cette période de turbulences, avec beaucoup de questions qui restent en suspens, le Liban n’a pas intérêt à remettre en cause l’un des principaux piliers de l’État. Et comme on ne change pas de commandant en chef en pleine bataille, il faudra attendre la fin de la crise actuelle avant de songer à nommer un nouveau commandant en chef de l’armée.
Dans ce contexte, le président Joseph Aoun a exprimé à plusieurs reprises, parfois de façon directe et parfois indirecte, son soutien à Rodolphe Haykal. Le président de la Chambre, Nabih Berry, a, lui aussi, déclaré à plusieurs reprises que la troupe et son chef sont pour lui une ligne rouge et même le Premier ministre, Nawaf Salam, s’inscrit dans cette ligne. Pour l’instant, les critiques ne devraient donc pas aboutir à un désaveu de la troupe et de son commandement. Elles mettent simplement l’accent sur la grande division des Libanais, à un moment où ils auraient pourtant plus que jamais besoin d’unité.


